Syrie: les dangers de l’après Bashar El-Assad

Invité à donner son décryptage de la situation syrienne, Alain Chouet, ancien responsable de la DGSE, grand connaisseur du monde arabo-musulman, longtemps en poste en Syrie estime qu’un départ de Bashar El Assad ne changera rien à la réalité des rapports de force dans le pays et s’inquiète de la schizophrénie des puissances occidentales vis à vis des sponsors des rebelles syriens que sont l’Arabie Saoudite et le Qatar.

Défections en série de hauts responsables du régime, multiplication des appels pour exiger le départ du président, un attentat contre Assef Chaoukat, vice-Ministre de la Défense, un des piliers du régime et beau frère de Bachar El Assad, offensives des rebelles sur la capitale, rumeurs – démenties par Le Figaro – d’un départ du président vers son palais de Lattaquié sur la côte Méditteranéenne où il préparerait la riposte. « Le régime de Damas perd tous les jours un peu plus le contrôle de la situation » commentait jeudi le quai d’Orsay. Ce matin vendredi, alors que des combats se poursuivaient dans les quartiers de Damas, l’ambassadeur de la Russie à Paris déclarait qu’Assad était à diposé à quitter le pouvoir, à condition que ce soit « de façon civilisée ».Ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, expert du monde arabo-musulman, en poste en Syrie durant plusieurs années, lors d’une conférence à Nice de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale, Alain Chouet vient de livrer son analyse de la situation syrienne. Un exercice de décryptage  et de prospective aussi risqué qu’éclairant.

Première cible de l’auteur, les médias écrits et audiovisuels qui reprennent uniformément les communiqués de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) sans jamais se poser « qui parle ? » derrière ce sigle inoffensif. Rien à voir avec la Ligue internationale des droits de l’homme, l’OSDH qui fonctionne sur fonds séoudiens et qataris « est en fait une émanation de l’Association des Frères Musulmans et il est dirigé par des militants islamistes dont certains ont autrefois été condamnés pour activisme violent ».

Le constat est à peine moins sévère pour un autre chouchou des médias, le Conseil National Syrien créé en 2011 longtemps aux mains des Frères Musulmans, mais dont la présence encombrante « a fini par exaspérer à  peu près tout le monde ».

L’auteur douche aussi rapidement les espoirs de ceux qui espèrent assister à l’avènement rapide d’une Syrie apaisée en cas de chute de Bashar El Assad: « le régime syrien n’est pas la dictature d’un seul homme, ni même d’une famille comme l’étaient les régimes tunisien, égyptien, libyen ou irakien. Tout comme son père, Bashar El Assad n’est que la partie visible d’un iceberg communautaire complexe et son éventuel départ ne changerait strictement rien à la réalité des rapports de pouvoir et de force dans le pays. Il y a derrière lui 2 millions d’alaouites encore plus résolus que lui à se battre pour leur survie et plusieurs millions de minoritaires qui ont tout à perdre d’une mainmise islamiste sur le pouvoir, seule évolution politique que l’Occident semble encourager et promouvoir  dans la région ». Les alaouites contrôlent, en effet, une bonne partie des richesses du pays alors qu’ils ne représentent que 12% de la population.

Les risques de la schizophrénie occidentale

Comme de nombreux médias omettent régulièrement de le rappeler, si le gouvernement syrien est largement soutenu par la Russie et la Chine, les rebelles sont surtout armés et financés par l’Arabie Saoudite et le Qatar, soutiens du salafisme politique, dont l’influence grandissante n’émeut en aucune manière les diplomaties occidentales, quand ils ne sont pas perçus comme des alliés pacificateurs, les promoteurs d’un islam modéré, voire des investisseurs choyés dans nos contrées en crise… A ce titre, Alain Chouet fait remarquer qu’il eut été peut-être possible à la communauté internationale de changer la donne il y a un an « en exigeant du pouvoir syrien des réformes libérales en échange d’une protection internationale assurée aux minorités menacées. Et puisque l’Arabie et le Qatar –deux monarchies théocratiques se réclamant du wahhabisme- sont théoriquement nos amies et nos alliées, nous aurions pu leur demander de déclarer la fatwa d’Ibn Taymiyyah (NDLR : théologien musulman du 13ème siècle, principale référence du courant wahhabite et de la réforme salafiste) obsolète, nulle et non avenue afin de calmer le jeu. Il n’en a rien été ».  

Loin de soutenir le régime syrien qualifié d’« autoritaire, brutal et fermé », l’ancien chef de la DGSE s’inquiète surtout de l’empressement des pays occidentaux « à favoriser partout les entreprises intégristes encore moins démocratiques que les dictatures auxquelles elles se substituent et à vouer aux gémonies ceux qui leur résistent » ainsi que les incohérences d’un Occident si « prompt à condamner l’islamisme chez lui, et qui se retrouve à en encourager les manoeuvres dans le monde arabe et musulman »

Une schizophrénie surprenante et un pari risqué : « l’avenir dira (…) si les investissements massifs du Qatar et de l’Arabie dans nos économies en crise valaient notre complaisance face à la montée d’une barbarie dont nous aurions tort de croire que nous sommes à l’abri ». Nul ne sait ce qu’il adviendra d’un changement de régime à Damas, il appartient néanmoins aux progressistes syriens de se prendre en main pour éviter qu’à une oligarchie militaro-affairiste ne succède un maître salafiste soutenu par « la Maison des Saoud ».

Source : Marianne2


Catégories :Arabie Saoudite, Qatar, Syrie, Terrorisme

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1 réponse

  1. La bataille de Damas a commencé

    par Thierry Meyssan

    Les puissances occidentales et du Golfe ont lancé la plus importante opération de guerre secrète depuis celle des Contras au Nicaragua. La bataille de Damas ne vise pas à renverser le président Bachar el-Assad, mais à fracturer l’Armée syrienne pour mieux assurer la domination d’Israël et des États-Unis au Proche-Orient. Alors que la ville s’apprête à un nouvel assaut des mercenaires étrangers, Thierry Meyssan dresse le point de la situation.

    Voici cinq jours que Washington et Paris ont lancé l’opération « Volcan de Damas et séisme de la Syrie ». Il ne s’agit pas d’une nouvelle campagne de bombardements aériens, mais d’une opération de guerre secrète, comparable à celle conduite à l’époque Reagan en Amérique centrale.

    40 à 60 000 Contras, principalement libyens, sont entrés en quelques jours dans le pays, le plus souvent par la frontière jordanienne. La majorité d’entre eux sont rattachés à l’Armée « syrienne » libre, structure paravent des opérations secrète de l’OTAN, placée sous commandement turc. Certains sont affiliés à des groupes de fanatiques, dont Al-Qaida, placés sous commandement du Qatar ou d’une faction de la famille royale saoudienne, les Sudeiris. Au passage, ils ont pris quelques postes frontières, puis ont rejoint la capitale où ils ont semé la confusion en attaquant au hasard les cibles qu’ils trouvaient : groupes de policiers ou de militaires isolés.

    Mercredi matin, une explosion a détruit le siège de la Sécurité nationale où se réunissaient quelques membres du Conseil de sécurité nationale. Elle aurait coûté la vie au général Daoud Rajha (ministre de la Défense), au général Assef Chawkat (ministre adjoint) et au général Hassan Turkmani (adjoint du vice-président de la République). Les modalités de l’opération restent incertaines : il pourrait s’agir aussi bien d’un attentat suicide que d’un tir de drone furtif.

    Washington espérait que la décapitation partielle de l’appareil militaire conduirait quelques officiers supérieurs à faire défection avec leurs unités, voire à se retourner contre le gouvernement civil. Il n’en a rien été. Le président Bachar el-Assad a immédiatement signé les décrets nommant leurs successeurs et la continuité de l’État a été assurée sans faille.

    À Paris, Berlin et Washington, les commanditaires de l’opération se sont livrés au jeu indigne consistant à condamner l’action terroriste tout en réaffirmant leur soutien politique et logistique militaire aux terroristes. Sans honte, ils ont conclu que la responsabilité de ces assassinats ne revenait pas aux coupables, mais aux victimes en ce qu’elles avaient refusé de démissionner sous leur pression et de livrer leur patrie aux appétits occidentaux.

    Caracas et Téhéran ont adressé leur condoléances à la Syrie, soulignant que l’attaque a été commanditée et financée et par les puissances occidentales et du Golfe. Moscou a également adressé ses condoléances et affirmé que les sanctions requises au Conseil de sécurité contre la Syrie équivalaient à un soutien politique aux terroristes qui l’attaquent.

    Les chaînes de télévision nationales se sont mises à diffuser des clips militaires et des chants patriotiques. Interrompant les programmes, le ministre de l’Information Omran al-Zou’bi a appelé à la mobilisation de tous : le moment n’est plus aux querelles politiques entre gouvernement et opposition, c’est la Nation qui est attaquée. Rappelant l’article de Komsomolskaïa Pravda dans lequel je décrivais l’opération médiatique de démoralisation préparée par les chaînes occidentales et du Golfe [1], il a alerté ses concitoyens sur son déclenchement imminent. Puis, il a démenti l’intox des chaînes du Golfe selon lesquelles une mutinerie aurait éclaté au sein de la 4ème division et des explosions auraient dévasté sa principale caserne.

    Les chaînes nationales ont diffusé plusieurs fois par heure des bandes-annonces indiquant comment capter leurs programmes sur Atlantic Bird en cas d’interruption des satellites ArabSat et NileSat.

    Au Liban, sayyed Hassan Nasrallah a rappelé la fraternité d’armes qui unit le Hezbollah à la Syrie face à l’expansionnisme sioniste, et a assuré l’Armée syrienne de son soutien.

    L’attentat a été le signal de la seconde partie de l’opération. Les commandos infiltrés dans la capitale ont alors attaqué diverses cibles, plus ou moins choisies. Ainsi, un groupe d’une centaine de Contras a attaqué la maison qui jouxte mon appartement au cri d’Allah Akbar !. Un haut responsable militaire y réside. Dix heures de combat ininterrompu ont suivies.

    Alors qu’au début de la nuit, l’Armée ripostait avec mesure, l’ordre parvenait un peu plus tard de faire usage de la force sans retenue. Il ne s’agissait plus de lutter contre des terroristes venus déstabiliser la Syrie, mais de faire face à une invasion étrangère qui ne dit pas son nom et de sauver la patrie en danger.

    L’aviation est entrée en action pour anéantir les colonnes de mercenaires se dirigeant vers la capitale.

    En fin de matinée, le calme revenait progressivement dans l’agglomération. Les Contras et leurs collaborateurs étaient partout obligés de se retirer. La circulation était rétablie sur les grands axes routiers, et des barrages filtrants étaient installés dans le centre ville. La vie reprenait. Cependant, on entend encore des tirs épars ici ou là. La plupart des commerces sont fermés, et il y a de longues files d’attente devant les boulangeries.

    Chacun s’attend à ce que l’assaut final soit lancé dans la nuit de jeudi à vendredi et la journée de vendredi. Il ne fait guère de doute que l’Armée syrienne en sortira à nouveau victorieuse car le rapport de force est tout à son avantage, et que cette armée de conscription est soutenue par la population, y compris par l’opposition politique intérieure.

    Comme prévu, ArabSat et NileSat ont déconnecté le signal de la télévision Ad-Dounia en milieu d’après-midi. Le compte Twitter d’Ad-Dounia a été piraté par la CIA pour diffuser de faux messages annonçant une retraite de l’Armée syrienne.

    Les chaînes du Golfe ont annoncé un effondrement de la monnaie préludant la chute de l’État. Le gouverneur de la Banque centrale, Adib Mayaleh, est intervenu sur la télévision nationale pour démentir cette nouvelle intox et confirmer le taux de change de 68,30 livres syriennes pour un dollar US.

    Des renforts ont été déployés aux alentours de la place des Omeyyades pour protéger les studios de la télévision publique qui sont considérés comme une cible prioritaire par tous les ennemis de la liberté. Des studios de remplacement ont été installés dans l’hôtel Rose de Damas où se prélassent les observateurs des Nations Unies. La présence de ceux-ci, qui ont laissé perpétrer l’attaque de la capitale sans interrompre leur farniente, sert de facto de protection pour les journalistes syriens qui tentent d’informer leurs concitoyens au péril de leur vie.

    Au Conseil de sécurité, la Fédération de Russie et la Chine ont opposé pour la troisième fois leur veto à une proposition de résolution occidentale et du Golfe visant à rendre possible une intervention militaire internationale. Leurs représentants ont inlassablement dénoncé la propagande visant à faire passer l’attaque extérieure contre la Syrie comme une révolte réprimée dans le sang.

    La bataille de Damas devrait reprendre cette nuit.

    Thierry Meyssan

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